Le rythme de La Place de Bordeaux et celui des plus assidus des chroniqueurs du vin ne sont guère parfaitement synchronisés. Et c’est ainsi que, seulement trois jours après mon retour à Paris du marathon des dégustations en primeur, nous nous retrouvons face aux premières sorties d’une campagne cruciale.
Si mes informations locales sont correctes – et pour une fois elles sont très bien triangulées à partir d’un éventail de sources fiables qui devraient savoir – aujourd’hui (29 avril) verra la sortie, d’abord, de Pontet-Canet ce matin, suivie cet après-midi par Branas Grand-Poujeaux.
Inutile de dire que mes profils d’appellation pour Pauillac ni pour Moulis-en-Médoc ne sont pas rédigés. Alors, permettez-moi de rompre avec ma pratique habituelle et de vous donner déjà un aperçu de ce qui est à venir en publiant les notes et les évaluations de chaque vin.
En faisant cela, il convient peut-être de souligner deux points. Le premier est que si l’un (ou, comme je l’espère, les deux) est proposé à des prix de sortie proches de ceux de 2024 [voir mon analyse des conditions du marché de la campagne], alors ils devraient représenter une excellente valeur. En effet, si cela ne s’avère pas être un optimisme trompeur, aujourd’hui pourrait bien être considéré comme le premier jour de la renaissance du système d’en primeur, tant critiqué.
Le deuxième est qu’il est peut-être utile de noter que je suis souvent un peu conservateur dans mon évaluation du Pontet Canet en primeur. Je soupçonne que nombre des critiques les plus influents que moi l’évalueront plus haut (Peter Moser de Falstaff, que je respecte immensément, l’a déjà noté à 98). Il ne fait aucun doute que c’est un vin véritablement excellent dans ce millésime à couper le souffle. Comme cela le suggère, il a vraiment le potentiel de donner le ton de la campagne à venir de manière extrêmement positive.
Pourtant, même si c’est le cas, comme je le soupçonne et l’espère, les jours où les premières sorties se vendaient en quelques heures sont révolus. La campagne a peut-être commencé très tôt, mais il est probable qu’elle s’avérera longue à mes yeux. Ce n’est pas une mauvaise chose. Rome, après tout, n’a pas été bâtie ni rebâtie en un jour.
Notes de dégustation

Pontet Canet (Pauillac ; 56% Cabernet Sauvignon; 39% Merlot; 4% Cabernet Franc; 1% Petit Verdot; pH 3,71; 13,3% d’alcool; 4 à 6 semaines de macération, mais très en douceur avec uniquement des remontages; le même protocole d’élevage que dans les millésimes récents). Dégusté sur place avec le talentueux directeur technique, Mathieu Bessonnet (ci-dessus). Un peu fermé au départ, même servis à partir de la carafe. Mais cela permet de voir ce que l’on pourrait manquer lorsque le vin s’ouvre. Cela présente une floralité délicate qui s’entrelace avec les fruits et, à l’aération, on retrouve cette composante iconique de cassis qui se révèle. C’est très beau quand cela se produit, mais il faut un peu de patience. Pontet Canet 2025 est rond et moelleux dans son assemblage de fruits rouges et de fruits plus sombres, avec une petite touche de thym. Il est aussi salin dans sa minéralité, de manière distincte. En bouche, il est plus sombre, avec le profil de fruits qui semble évoluer ou se résoudre vers les fruits à noyaux plus foncés – les prunes et les pruneaux surtout – et un peu de mûrier. On retrouve à nouveau cette floraison sauvage marquée et de plus en plus de cassis inonde le palais avec une légère aeration en bouche. Il y a aussi beaucoup de graphite de Pauillac. Les tanins sont assez charnus en finale à ce stade et c’est nettement poivré – rose et grains de poivre noir fraîchement moulus. C’est cristallin mais pas aussi aérien et lumineux que dans certains millésimes récents. En effet, pour Pontet Canet, je le trouve substantiel mais aussi agréablement sapide et frais sur une finale très vivante. 95-97.
Branas Grand-Poujeaux (Moulis-en-Médoc; 50% Cabernet Sauvignon; 40% Merlot; 10% Petit Verdot; rendement final de 30 hl/ha; 13,5% d’alcool). Un autre vin vraiment impressionnant, de qualité grand cru classé, issu d’Arjen Pen. C’est rond, plein et somptueux comme il l’est toujours, mais avec un degré d’élégance et de finesse – au-dessus de tout visible dans la qualité des tannins – que je ne pense pas avoir rencontré ici auparavant. Des fruits noirs et des fruits à noyau remplissent la bouche d’une joue à l’autre, enveloppés de velours et de cuir souple. Ils sont parfaitement mûrs et c’est comme s’ils explosaient sur le palais, libérant de petites volutes de fraîcheur comme de minuscules étincelles au fur et à mesure. Très dynamique et énergique et très long sur une finale qui se déploie en douceur. 93-95+.